Julie De Muer, Radio Grenouille
Julie De Muer est directrice de la radio Grenouille.
(promotion 1992-1993)
Nous avons eu le plaisir de rencontrer Julie De Muer à l'université en novembre dernier. Ancienne étudiante du DESS en 1992/1993, après l'obtention d'un Magistère “ Sciences sociales appliquées aux relations interculturelles ” et d'une maîtrise de sociologie, elle est actuellement responsable de radio Grenouille à Marseille. Elle a également participé à la création de l'association Emplois Culturels internationaux (ECI) au sortir du DESS, puis aux projets Guinguette Pirate et Batofar en 1996 et 1998, avec le succès qu'on leur connaît aujourd'hui. Son expérience hors normes nous est apparue des plus instructives et nous avons choisi de vous restituer son discours tel quel, afin d'en conserver toute la simplicité, l'authenticité et, il faut le dire, une certaine émotion.
Ma petite histoire, c’est qu’on avait un des enseignements, tenu par François Roche, et qui était à l’époque très lié à la question des relations internationales. Il était très copain avec Jean Digne, qui était le directeur de l’AFAA, qui nous avait pris en main et nous l'avait fait visiter. Ce Jean Digne était un peu particulier, il avait toujours 1000 idées à la minute, toutes plus saugrenues les unes que les autres. Une des nombreuses idées sorties de sa poche était en autocritique vis-à-vis de l’AFAA, et disait « Quand même, le réseau est très myope, par rapport aux initiatives plus individuelles de professionnels de la culture qui demandent des choses au réseau mais le réseau institutionnel ne les voit pas ou n’y répond pas : on est assez mauvais pour accompagner la mobilité des professionnels, non pas la mobilité des projets, mais vraiment des gens qui ont envie de construire quelque chose avec l’étranger. » Il nous avait demandé si nous voulions faire une étude, ce qui n’était pas tombé dans l’oreille d'un sourd avec François Roche, qui avait suggéré à Jean Digne de commander une étude à l’association Hypothémuse, dans le but d’en faire un outil pédagogique dans son cours. Il avait fait une vraie commande, nous avions eu un petit budget. Notre étude valait ce qu’elle valait, il n’y avait pas de quoi casser trois pattes à un canard. On avait passé quelques entretiens avec des professionnels de structures, sur ce qui allait bien et ce qui n’allait pas, est-ce qu’ils avaient déjà identifié des besoins, est-ce qu’ils avaient le sentiment d’avoir été accompagnés dans leurs démarches sur des projets à l’étranger… Comme dans une étude on nous avait appris qu’il fallait forcément faire un diagnostic et des propositions, nous avions lancé quelques propositions, mais c’était très nébuleux, simplement quelques pistes, pas vraiment un programme d’actions. Et contre toute attente, nous étions très surpris, Jean Digne en a fait un rendu officiel, et il a trouvé ça génial ! C’est à ce moment là que François Roche a obtenu un haut poste au Ministère. Ils ont proposé que ça continue, qu’on essaie de mettre en application ce qu’on racontait. Il y avait un côté un peu « pari ».
Ils ont suggéré quelques personnes parmi celles qui avaient été un peu actives, et leur ont proposé de prendre le taureau par les cornes. Dans les préconisations, il y avait de monter une petite structure autonome, satellite, qui ne soit pas un département de l’AFAA mais qui lui soit par contre très liée. Concrètement, ils ont proposé de trouver un petit budget de préfiguration, et qu’il y ait un regroupement entre l’AFAA, l’ANPE spectacle, et Gilles Roussel, un baroudeur des relations internationales qui avait une structure nommée Africréation. Les trois étudiants allaient être en stage dans un premier temps, mais avec un petit budget à gérer et l’idée de préfigurer la création et la mise en place de cette structure qui aurait pour vocation d’accompagner les personnes, et pas forcément que leurs projets. Et ce par le biais d’un rapport beaucoup plus individualisé à des gens qui tentent de monter des activités avec l’étranger. Nous, on est vraiment parti la fleur au fusil : je me souviens des premiers jours au bureau, on se regardait (on était donc trois à être parties dans l’histoire) en se demandant bien ce qu’on allait pouvoir faire ! Ca a vraiment été une école fantastique dans la mesure où nous avions un objet, et la bénédiction de structures publiques et universitaires, alors que nous avions seulement 23 ans. Au départ on avait vraiment besoin de rencontrer plein de monde parce qu’on ne connaissait personne et que personne ne nous connaissait, et nous y sommes allés au culot sans trop se poser de question. Au bout de six mois et après avoir rencontré des dizaines et des dizaines de personnes, nous avons fini par véritablement développer une connaissance des problématiques, et par être en mesure de proposer des actions.
Il y avait plusieurs volets d’action, mais en gros, il y avait vraiment cette logique d’accompagnement des projets de création d’activités à l’étranger. On se retrouvait à la croisée d’un travail autour du champ culturel, mais aussi de la micro entreprise. Il a fallu qu’on se blinde à comprendre, non seulement en France, mais en plus dans chacun des pays, comment ça marchait l’associatif, la micro entreprise, l’économie alternative… L’autre action de E.C.I. (Emplois Culturels Internationaux), c’était plutôt de monter des programmes, on arrivait à trouver de l’argent de l’Europe, pour effectuer des placements professionnels, beaucoup avec des gens qui sortaient de DESS comme vous. On partait du profil des gens, de leurs aspirations, de leurs envies, et on les dirigeait vers la structure la plus adéquate. Je suis restée 3-4 ans dans cette structure. A force d’aider les projets des autres, on acquiert une expertise en la matière, mais au bout d’un moment on est archi-frustré. Je voyais bien qu’il ne fallait pas que je transfère mes propres envies de terrain sur les porteurs de projet.
Là où il y a eu la crise avec le DESS, à l’époque ce n’était pas Martine Segalen qui était responsable, c’est qu’il y avait vraiment une guerre entre les universitaires et les professionnels. Au départ, ils ne voulaient pas reconnaître que ce stage soit le stage du DESS. Moi, comme j’étais plutôt dans le consensus et à essayer d’arrondir les angles, je suis allée faire mon stage ailleurs, aux pépinières européennes de jeunes artistes, et j’ai passé un été de fou furieux. Ma copine qui elle n’avait pas accepté cela, n’a jamais eu son diplôme. A la fin de ce stage aux pépinières (nous étions trois du DESS à être en stage dans cette structure), fin septembre, je devais commencer en octobre l’autre truc qui n’avait pas été reconnu comme stage de DESS. On devait faire notre mémoire, et la responsable du DESS étant une universitaire, elle voulait vraiment que le mémoire soit un mémoire de recherche. Et, à la fin du stage aux pépinières, on nous propose à toutes les trois d’écrire un livre, avec des parties qu’on problématisait et un travail de coordination de textes et de réécriture de textes avec les différentes personnes mises à contribution. Pour nous c’était vraiment bien, c’était un bouquin qui sortait, et en plus ils nous payaient pour le faire. On voulait que ça passe pour le mémoire. Refusé ! Encore refusé ! Moi, j’ai fait le bouquin en parallèle de E.C.I. qui commençait. On est arrivé à cinq personnes qui étaient vraiment en train de s’insérer professionnellement, et qui n’avait pas leur diplôme. L’année d’après, une nouvelle responsable arrive au DESS, Antigone, et elle nous contacte pour venir parler de ce qu’on avait fait en nous disant que c’était vraiment génial… Là on lui a ri au nez… L’année d’après, Martine Segalen est arrivée dans le DESS et m’a contactée en me demandant ce qu’il s’était passé, qu’est ce que c’était que cette histoire. Je lui ai raconté et elle m’a reproposé ce que nous, on avait proposé initialement pour E.C.I., à savoir faire un stage de préfiguration, et en faire une analyse. Donc j’ai écrit mon mémoire, j’ai été sa première soutenance et elle m’a mis une très bonne note. Il faut savoir que cette expérience d’E.C.I., c’est vraiment ce qui m’a permis de développer d’autres choses derrière, ça m’a donné un nombre de billes incalculable, une compréhension du fonctionnement institutionnel, des capacités d’autonomie, un carnet d’adresse, de ne pas avoir de complexes et d’y aller au culot. Donc après quand on a monté la Guinguette Pirate et le Batofar, même si j’avais 25 ans, j’avais plein de noms, de pratiques, et je connaissais la réalité des porteurs de projets ainsi que tous les réseaux culturels européens. Dès que j’ai pu être salariée dans le cadre de la Guinguette, j’ai quitté E.C.I., et ma copine est restée seule et en est devenue directrice. C’était sa première expérience professionnelle, elle a voulu aller voir ailleurs et a été employée par l’IRMA. Ils ont voulu faire un recrutement de haut vol, et ont pris un homme qui demandait une somme astronomique, et qui n’était jamais là. Il a planté le truc en un an et la structure a disparu…
Quand tu es arrivée dans le DESS, avais-tu un projet professionnel concret et établi ? Non. Pas vraiment. J’étais plutôt dans le milieu alternatif à Paris. Je chantais dans des groupes, où on répétait dans des squats… Quand je suis arrivée au DESS, je savais que j’avais envie d’être passeur entre des initiatives comme celles là, j’aimais bien le côté vie de quartier, et un côté plus universitaire, avec des projets de développement : ça m’intéressait toujours d’être dans une sorte de distanciation. La Guinguette Pirate c’était vraiment ça. On s’est tous rencontrés dans des squats, à la Forge, mais dès le début, on a voulu en faire quelque chose qui était un projet et on a tout de suite pensé qu’on pouvait en parler aux institutions. L’équipe, même si elle était issue des squats, n’était pas anti-institutionnelle. Au contraire, tout de suite, on a essayé de voir comment on pouvait réussir à dialoguer avec les institutions, essayé de structurer, de salarier les gens, de respecter les conventions collectives, de faire des cachets d’intermittents, on a plutôt été toujours légalisé. Après nous avons eu le projet du Batofar et l’équipe que nous étions s’est disloquée, parce que nous avions des façons individuelles de concevoir un projet qui étaient différentes.
Radio Grenouille, c’est eux qui t’ont contactée ? En fait radio Grenouille était dirigée par Fabrice Lextrait, qui était aussi un des co-fondateurs de la Friche de la Belle de Mai, et qui est le garçon qui a produit le rapport sur les friches qui porte son nom. A l’occasion de l’écriture de ce rapport, nous avons beaucoup discuté sur le fond, il avait vraiment flashé sur la manière dont on envisageait le bateau, la manière dont on gérait les équipes. Quand il a su que je voulais partir de Paris et aller à Marseille, tout de suite il m’a proposé de prendre son relais, lui étant en train de se territorialiser à Paris après le rapport (il bosse chez Jean Nouvel maintenant). J’avais décidé de partir à Marseille, parce que la dernière année du bateau a été vraiment terrifiante… là je commence à arriver à en parler de manière un peu distante. Donc il y avait vraiment un aspect de fuite dans ma volonté de quitter Paris, et j’avais vraiment du mal à voir ce que je pouvais faire sur Paris après un truc comme ça, je n’avais pas l’énergie pour monter autre chose. Pourquoi Marseille, parce que c’était la seule ville où je m’envisageais. Je ne fantasmais pas sur la ville, je savais qu’elle était hyper dure. J’étais enceinte, et bien évidement ça a compté, mes conditions de vie ont drastiquement changé. J’estime avoir eu beaucoup de chance de tomber sur Grenouille, c’est quand même un grand espace de liberté, un poste d’observation. Après, c’est précaire mais ça j’ai l’habitude. Ca ressemble à diriger n’importe quel projet culturel, sauf que là j’ai moins besoin de rester jusqu’à trois heures du matin touts les soirs. Grenouille c’est quand même plus confortable dans le sens où c’est une structure qui existe déjà depuis longtemps, donc malgré tout elle est quand même assise, je la consolide mais je n’ai pas à donner l’énergie du fondateur d’un projet où tout le monde compte sur toi. Je gagne 10 000 francs aujourd’hui. Julie G. & Clément C. Tous les portraits d'anciens étudiants
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